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Conférence médicale "Le médecin et la patiente face au cancer du sein"

1 Sep 2015

 

 

 

Discours du Docteur Frédéric TRUCHET, Gynécologue – Chirurgien

lors de la conférence médicale

« Le médecin et la patiente face au cancer du sein »

mardi 7 avril 2015

 

 

Edwige,Martine,Micheline,Sophie,Yvette,Suzanne,Véronique … tout un livre des prénoms.

C'est d'elles dont j'ai envie de vous parler ce soir, pas vraiment de leur cancer du sein, de ce qui s'est passé ce jour là pendant la consultation quand elles ont appris et que leur vie a basculé.

Il y a quelques militaires, dans la salle.... Vous savez ce que c'est un parcours du combattant, elles aussi ont le leur ; elles aussi ce sont des guerrières, oui de vraies guerrières.

A ce moment là, qu'est ce qu'elles disent ? Qu'est ce qu'elles entendent ? Qu'est ce qu'elles ressentent ?

Elles disent : « j'ai senti un truc dans mon sein, mon mari lui aussi a senti ; à la mammographie, ils ont vu quelque chose ; j'ai eu une biopsie, mais j'ai peur de ne pas avoir bien compris les résultats ». Elles n'osent prononcer le mot cancer.

Elles entendent : « Ah, vous l'avez... ah, c'est positif..., bon c'est ce qu'on craignait..... Aïe, c'est grave...... malheureusement...... »

On leur parle : protocole, chimiothérapie, effets secondaires, statistiques, ganglions, bilan d'extension.

On leur dit qu'on n'est pas devin, qu'on ne sait jamais.

Elles pensent : « ce n’est pas réel, pas moi, j'ai une vie saine, j'ai fait mes mammos régulièrement et puis maintenant les enfants sont grands, on a des projets... C'est fini, je dévisse du haut de la montagne, une trappe s'ouvre sous mes pieds ».

Elles vont sur internet, mais tombent sur des images pornos… Elles voudraient appeler leur amie qui a été opérée il y a 5 ans, mais elle est en pleine rechute et a recommencé la chimio. Elle n'a pas envie de la déranger avec son problème. Elles sentent l'hôpital, les odeurs, la douleur, les nausées, la souffrance, l'opération. Elles se disent; je vais mourir et elles se sentent toutes seules, sans personne pour les aider.

 

Alors, c'est le moment de prendre son temps, de calmer la tempête, l’urgence : les mettre en sécurité !

Il faut se donner le temps et les moyens de le faire

Comme quoi, nous vivons dans une société et dans un monde médical de glaciation humaine, pour que le législateur ait prévu les conditions de ce qu'on appelle « la consultation d'annonce » : temps médical de 45 minutes, reprise par une IDE pour mettre les points sur le « i », pour éviter les catastrophes : genre annonce au téléphone, ou entre 2 portes, ou dans un couloir d'hôpital....

 

 

Je ne suis pas là pour dénigrer qui que ce soit, et je tiens à témoigner que dans chaque service, chaque clinique, chaque hôpital, chaque centre, il y a des soignants qui sont des gens remarquables et qui font un travail extraordinaire.

 

L'enjeu, c'est de tout de suite calmer l'angoisse, écouter la peur, lui faire ressentir que ça va aller, et la remettre en mouvement.

Personne ne doit douter : ni elle, ni son conjoint, ni moi surtout, qu'elle va retrouver sa faculté de vivre, de vivre avec les autres, et surtout le plaisir de vivre.

Ne jamais plaindre.

Plaindre, c’est enlever de la force.

Alors, il faut lui dire : « tu peux y aller », l’autre a besoin de nous pour lui confirmer qu’elle peut se faire confiance totalement.

Mais pour l’instant, elle pense trop. Le simple fait de penser provoque un drame. La peur c'est le grand sentiment qui manipule les humains, et nous empêche de vivre à 100%.

Elle a peur de mourir.

L'important c'est de vivre, ce n'est pas de mourir.

On a tant à vivre et tant à éprouver.

On est là pour lui redonner du vivant.

Si on pense à la mort de quelqu'un, ce quelqu'un la vit. Il faut toujours être attiré par la partie vivante de l'autre. Il faut nourrir cette vie, sinon, c’est le chaos dans l’effroi.

L'essentiel est dans la manière de le dire, pas dans le discours.

Il faut laisser les mots dans notre cortex cérébral et parler avec notre coeur, sinon l'autre ne perçoit rien, sinon l'autre ne comprend rien.

Elle a peur de perdre son sein , de perdre ses cheveux, de la chimiothérapie, d'être malade surtout dans une société qui attache tellement d'importance à l'apparence et qui refuse la vieillesse, qui pousse a avoir des gens qui ont un visage de 30 ans avec des mains de 60 ans, qui refuse le handicap(circulez une journée en fauteuil…), qui refuse l'obésite qui pousse les gens à se faire retirer l'estomac.

Une société qui attache tellement d'importance au corps que l'on a, au détriment du corps que l'on est.

Qu'est ce ça lui fait, a elle, d'avoir un sein en moins, de vivre avec une prothèse sans cheveux, avec une perruque...

Il y a des personnes gravement malades qui sont très vivantes comme Philippe Croizon, amputé des 4 membres, qui a traversé la manche a la nage ; Stephen Hawking, savant paralytique ; et d'autres qui sont en pleine forme physique et qui ont une vie très restreinte.

 

Comment calmer l'angoisse, lui redonner confiance, et mobiliser ses ressources pour la remettre en mouvement parce que la vie c'est le mouvement.

 

Ca commence en salle d'attente, quand on va la chercher.

Il faut d’abord être bienveillant, ne rien penser d'elle, ne pas juger, genre : « ouh lala, avec elle ça va pas être simple tellement elle a l'air stressée » ou alors : « ah non, pas elle, je ne peux plus rien faire pour elle ».

Là, on est déjà dans l’abus de pouvoir.

 

On est tous un peu maltraité tous les jours, mais qu'est ce que cela doit faire d'être maltraité par celui qui est censé nous soigner. Il faut toujours approcher l'autre en le mettant au plus haut niveau.

Oser être là, ne pas être dans le jugement.

Oser être là, être là, je suis là, c'est moi, je ne joue pas un rôle de Docteur, mais je suis moi-même, tu peux avoir l'assurance profonde que tu vas trouver une aide chez moi, et que tu peux y aller.

Quand on souffre, on n’attend que ça.

Ce qu'elle vit, c'est égal : je sais, je sens que je suis entre de bonnes mains. Elles ont besoin de cette sécurité. C'est la seule approche qui donne sécurité à autrui.

Plus il y a de technicité, moins il y a d'humain.

Lutter contre la déshumanisation ce n'est pas lutter contre la technicité ; mais aucun bilan d'extension, TEP-TDM, IRM ne peut redonner aux patientes cette sécurité dont elles ont besoin.

On donne quelque chose, on sait qu'on donne; on n'imagine pas, ce qu'elle va en faire ; comment ça va la porter loin, elle peut faire plein de choses sans nous. Ca n'a rien à voir avec de la gentillesse, c'est confronter la patiente à son « non-pouvoir », pour l'aider à « pouvoir ».

Elle passe du : « Je n'y arriverai pas » : passif, soumise parce qu'elle veut aller mieux ; à : « tu peux y aller », et elle peut se mettre en mouvement, elle décide ce qu'elle va faire pour elle, c'est elle qui finit par prendre la décision du soin.

Survivre c'est dire non.

Vivre c'est dire oui.

Vous pouvez essayer.

Etre là avec elle au mieux pour elle. Dans cette rencontre, l'autre devient notre prochain.

Quand on fait médecine, on a l'empathie naturelle puis on nous dit : attention, gardez vos distances, notamment des émotions de l'autre.

C'est une erreur ; il faut aimer nos patientes, se poser la question : qui est cette personne.

Alors on ne peut pas ne pas communiquer.

Alors on ne peut pas, ne pas faire au mieux pour elle.

Il y a des témoins quotidiens de cette rencontre authentique.

 

La blouse ; à quoi ça sert une blouse de médecin à l'hôpital ? Ce n'est pas pour un problème d'hygiène, car un petit tour dans toutes les cafet’ des hôpitaux, démontrent que ce serait du sécuritaire qui n'a aucun sens.

C’est un problème de représentation : ce n'est plus moi, c'est le docteur.

L'étudiant docteur, lui, il porte plein de choses qu'il doit apprendre. Ses poches sont pleines : stéthoscope, otoscope, marteau à réflexe, règles de comptage de la douleur (incroyable, on peut « compter » la douleur), carnets, anti-sèches, stylos de toutes les couleurs pour souligner les choses importantes dans les dossiers.... Puis au fur et à mesure de la carrière, on assiste à un dépouillement des outils jusqu'à la blouse du patron, qui devient solennelle; c'est celle du chef. Quand il a besoin de quelque chose, il se sert dans la poche de l'étudiant docteur.

Le portable : elles ont notre portable en cas de problème, elles n’en abusent jamais ; comme il est donné dans le respect de l'autre, ce que je donne, elle me le rende.

Le protocole : chaque traitement est validé en commission selon les protocoles recommandés.

Protocole, c'est un mot infernal. Ca doit être le fil rouge, mais ne doit pas nous empêcher de penser, sinon, on est tellement coincé qu'on ne sait plus ce qui sied pour l'autre, c'est l'exemple des chimiothérapies chez le sujet âgé.

Cette expérience de vie nous touche profondément, corporellement et affectivement. Cette expérience peut être porteuse ou entravante.

Comment elle vit cet évènement dans sa vie. Comment je l'aide à se tenir droite pour qu'elle sente qu'elle peut se tenir droite elle même, qu'elle reste ouverte dans son élan de vie, dans ce oui.

Pour terminer mon propos, ce vécu laisse des traces pour toujours;c'est une chance pour moi, de faire ce métier, d'accompagner les gens à aller dans ce sens là.

C'est un peu comme au matin, il pleut, il fait plus froid, on peut se dire ; "journée de merde qui commence" ou se dire : "tient c'est l'automne, et l'air sent les feuilles mouillées". Même chose : "aïe, aïe,  elle ne va pas bien, qu'est ce que je vais faire d'elle"… mais, "la journée va s’illuminer car je vais la rencontrer et on va voir la vie de façon différente". C'est comme si on avait un alambic pour transformer le monde.

C’est une rencontre humaine.

J'aimerai vous citer un poème de Jean Cocteau :

 

« Croyez-moi, il n'existe que deux manières de gagner la partie.

Jouer coeur ou tricher.

Tricher est difficile : un tricheur pris est battu.

Jouer coeur est simple, il faut en avoir, c'est tout.

Vous vous croyez sans coeur.

Vous regardez mal vos cartes. »

 

 

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