{ La Cane Déchaînée }

Gazette SPECIALE CONFINEMENT !!! COVID 19                                   mars 2020

par Virginie GRIMALDI  http://virginiegrimaldi.com/

(Auteur de "Il est grand temps de rallumer les étoiles"  ...entre autre !!!)

>>>mise à jour quotidienne !

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.

Premier jour de confinement, premier jour de cours à la maison. 

Pour l’instant, je gère, j’ai même personnalisé les exercices, comme tu peux le voir. 

J’espère qu’il n’y aura pas de divisions, sinon je devrai apprendre à mon fils à se servir d’une calculatrice. Je n’ai jamais compris comment ça marchait, à chaque fois que la maîtresse traçait une division au tableau, je croyais qu’on allait jouer au pendu. 

Ensuite, il a fallu occuper les heures. On a donc joué au Yam, au Lynx, au Chabyrinthe, au Cluedo, on a fait de la peinture et de la gym, on a cherché des insectes dans le jardin, on a vérifié sur mon menton si j’aimais le beurre, j’ai répondu à 46832 « maman », 76558 « regarde », j’ai prononcé 34 « attends, je m’occupe de ton frère », 36544 « bravo chéri » et 3 « laisse maman faire pipi tranquille », j’avoue qu’à un moment, j’ai songé à me faire disparaitre avec le chandelier du colonel moutarde. Ça va être long.

Je te laisse, je dois aller m’extasier devant un caillou. 

Bisous à toi et à papy, prenez bien soin de vous. 

Ginie 

PS : j’espère que vous avez trouvé du papier toilette, il paraît que le triple épaisseur se porte désormais en rivière autour du cou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.

Deuxième jour de confinement.

J’ai le nez bouché depuis hier soir, donc je prends ma température toutes les trois minutes, la dernière fois l’écran du thermomètre a affiché « Tu m’emmerdes ».

Cela ne m’a pas empêchée de donner cours à mon fils, aujourd’hui c’était grammaire et géométrie, je ne dis pas que je n’ai pas envisagé de m’ouvrir les veines avec l’équerre. 

L’enfant n’arrêtait pas d’interrompre la leçon pour me raconter des histoires de Pokémon, je lui ai donc demandé s’il faisait pareil à l’école, ce à quoi il a répliqué que non, bien sûr, mais qu’à l’école la maîtresse ne faisait pas cours en culotte. 

Le plus petit fêtait ses huit mois, pour l’occasion on a préparé des crêpes et on les a dégustées devant lui, pendant qu’il se tapait une purée de brocolis. Il ne parle pas, mais son regard si, et je peux t’assurer qu’il m’a insultée. 

Ne leur dis pas, parce que ce n’est que le début et que je risque de changer d’avis, mais, à plusieurs reprises, je me suis dit que c’était quand même une chance, tout ce temps passé avec eux. 

Je vais aller prendre ma température.

Bisous à toi et à papy. 

Ginie 

PS : vous mangez quoi, ce soir ? Nous, gratin de papier toilette.

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Jour 3 de confinement, ressenti jour 300. 

J’ai enfin compris que le thermomètre blanc se mettait dans l’oreille, mais malheureusement trop tard, il a fondu. 

Aujourd’hui, on n’a pas fait cours, c’est mercredi. À la place, on a joué au Monopoly, et à la quatrième partie j’ai décidé d’un commun accord unilatéral que, désormais, on ferait cours tous les jours, sans passer par la case départ. 

On a aussi joué au ballon dans le jardin, mais ça aussi on va arrêter. J’avais beau répéter à mon cher enfant qu’il fallait faire attention, que ce n’était pas le moment d’aller aux urgences, il n’a rien trouvé de mieux que de s’étaler comme un domino. Il s’est mis à pleurer en se tenant la jambe, je me suis précipitée vers lui (en marchant) et j’ai convoqué toutes mes connaissances médicales acquises au terme de longues années d’études d’hypocondrie pour m’assurer que rien n’était cassé. Rien ne l’était, et c’était heureux car, si tel avait été le cas, j’aurais dû vider nos stocks de mako moulage pour lui faire un plâtre. 

Ne t’inquiète pas, ça n’arrivera plus, je l’ai enroulé dans du papier bulle et j’ai bien scotché. Il fait de drôles de bruits, mais vaut mieux être bruyant que mort. 

Son petit frère ne m’épargne pas non plus. Maintenant qu’il sait se retourner sur le ventre et sur le dos, il roule dans tout le salon, on dirait Stéphane Eicher. 

Combien de temps, combien de temps cela va durer ?

Gros bisous à toi et à papy. 

Ginie 

PS : le voisin s’est mis à la batterie. Je suis au bout du rouleau de PQ.

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Jour 4 de confinement, jour 4000 ressenti.

Ici ça va, enfin surtout pour mes angoisses, elles vivent leur meilleure vie. J’ai arrêté de prendre ma température, parce que c’est les giboulées de mars dans le thermomètre, un coup je suis fraîche, l’instant d’après je suis un fer à repasser en mode coton.

Mon rhume n’est pas passé, et j’ai désormais mal à la gorge. Enfin mal est un bien grand mot, disons que quand je me focalise sur ma gorge, j’arrive à ressentir de légers picotements. 

Vivement qu’on sorte de cette période, parce que, si le coronavirus ne me tue pas, l’angoisse s’en chargera. 

Heureusement que mon fils est là pour me changer les esprits. Après l’atelier peinture, l’atelier pixelart et l’atelier roi du silence, nous avons innové avec l’atelier peigne fin. 

Il se plaignait de démangeaisons depuis un moment, j’accusais son père de mal lui rincer les cheveux après le shampoing, ce dernier n’était pas loin de me shampouiner la langue quand on s’est aperçus que notre cher enfant accueillait son poids en poux sur sa tête. Pas plus tard qu’hier, on avait repéré un rat dans notre jardin, apparement les animaux m’ont prise pour Noé. J’attends le pangolin de pied ferme. 

J’ai donc fait la chasse à ces pique assiettes, j’y ai passé deux heures, c’était sympa, je te le conseille, c’est un peu comme Où est Charlie, mais sans le bonnet.

Je les ai mis au congélateur, à côté du papier toilette, quand on n’aura plus de pâtes on en fera des grillades. 

Évidemment, depuis, je ne fais que me gratter la tête et je suis persuadée que des poux vengeurs vont me faire payer l’assassinat de leurs amis. Si la communauté des poux me lit, sachez que je suis votre amie, et que le sang de mon mari est meilleur que le mien (il mange des frites).

Je te laisse, c’est l’heure de l’atelier cache-cache. Je vais attendre une heure ou deux avant d’aller les chercher. 

Gros bisous à toi et à papy. 

Ginie 

PS : vu le rythme auquel le petit sort ses dents, quand tu le reverra il en aura 72.

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Cinquième jour de confinement, ressenti vers l’infini et au-delà. 

Je suis contente, les poux semblent avoir déserté la tête de mon fils. Manifestement, la mienne était plus attirante. Mon crâne est plus peuplé que le bois de Vincennes. 

Je n’avais plus de lotion, j’ai tout utilisé pour mon fils, j’ai donc, au moment où je t’écris, la tête enduite d’huile d’olive et recouverte de cellophane. C’est censé les étouffer, mais d’après les individus qui vivent avec moi, ça donne surtout l’air con. 

La bonne nouvelle, c’est que, si j’arrive à me débarrasser des indésirables, je serai moins lourde. Non parce que ce matin, quand je suis montée sur la balance, elle a affiché « OH MERDE ». Je l’ai confinée dans la poubelle. 

Il est généreux, ce confinement : il m’offre le double de mon poids en graisse. 

J’ai donc décidé de me mettre au sport. Ce soir, pendant la préparation du fondant au chocolat, je ferai des squats.

Je vais aussi m’épiler, je pense que ça me fera perdre deux kilos. Je devais voir l’esthéticienne cette semaine, après avoir repoussé le rendez-vous du mois dernier, je te laisse imaginer l’état du chantier. Hier, j’ai failli m’entraver dans les poils de mes aisselles. Ça plait beaucoup aux enfants, on fait des ateliers scoubidou vegan.

Gros bisous à toi et à papy. 

Ginie 

PS : Apple semble apprécier la situation, elle a presque doublé de volume, à Pâques on la farcit.

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Confinement : jour 6.

Ressenti : Jeanne Calment.

C’est tous les jours samedi, mais surtout aujourd’hui. Quand il n’y a pas cours, il faut déployer toute son imagination pour occuper les enfants. 

Le petit, c’est facile : il voue une véritable passion à son pied droit, avec lequel il converse pendant des heures. J’ignore ce qu’il lui raconte, mais parfois il hausse le ton, et je peux te dire que les orteils ne la ramènent pas. 

Le pied gauche fait un peu la gueule, je ne serai pas surprise qu’il se venge lors des premiers pas, en opposant son droit de retrait.

Occuper le grand, en revanche, est plus ardu. On le pousse à s’amuser seul, découvrir le jardin, lire, explorer l’ennui, développer son imagination, mais les activités avec papa et/ou maman ont sa préférence. Alors, on s’y colle.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, j’ai été une footballeuse, une cuisinière, une tricoteuse avec les doigts, une peintre, une chercheuse de cailloux, une conteuse, une mime.

Mais le plus étonnant, avec tout ce temps passé ensemble, c’est que je me suis entendue prononcer des phrases que je n’aurais jamais pensé prononcer un jour. 

« Arrête chéri, maman n’est pas un trampoline » ; « Pose ce couteau, les urgences sont saturées, si tu te coupes le doigt je devrai te le recoudre, et tu as vu tes ourlets » ; « Doucement avec le chocolat, on ne va plus avoir de papier toilette » ; « Arrête chéri, l’oreille de maman n’est pas une grotte » ; « Ne mange pas tes crottes de nez, on va bientôt passer à table » ; « Arrête de jouer avec ton zizi, ce n’est pas un scoubidou » ; « Oui, maman a le droit de faire caca huit fois par jour ».

J’ai aussi dû le consoler quand il a découvert mes racines blanches, et qu’il en a déduit que j’allais mourir bientôt. 

Et il y a tout le reste. Avoir le temps de les contempler. Les câliner longuement, l’un dans le bras gauche, l’autre contre l’épaule droite. Faire durer les fous rires. T’appeler pendant des heures. Faire des appels visio avec les proches. Se dire ce qu’on ne se dit pas habituellement. Détecter le joli sous le moche. 

Je te laisse, je dois libérer les toilettes.

Bisous à toi et à papy. 

Ginie

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Jour 7 de confinement. Ressenti ne se prononce pas.

Les dimanches se suivent et se ressemblent. 

Ma claustrophobie se porte bien, j’ai l’impression d’être enfermée dans un ascenseur depuis une semaine et il parait que je ne suis pas près de le quitter. Je suis casanière, pourtant, comme par opposition, je n’ai jamais eu autant envie de sortir. J’ai même été attirée par l’idée d’aller courir, mais j’ai renoncé, les policiers m’auraient arrêtée pour outrage en me voyant faire du surplace. 

Alors, je tue le temps. J’ai trié tous les papiers. J’ai rangé les vêtements par catégorie, puis par couleur. J’ai ordonné les livres par couleur. Demain, je classe les rouleaux de papier toilette par nombre de feuilles. 

Ma maison n’a jamais été aussi rangée, et maman ne peut même pas venir le constater. 

En parlant d’elle, je lui ai appris a passer des appels visio, elle était plus heureuse que le jour de ma naissance, c’était un peu vexant. Je n’essaie pas d’apprendre à papa, la dernière fois que je lui ai dit « tape sur l’écran », il lui a mis un coup de boule. 

À part ça, mes poux se multiplient au même rythme que mes capitons, mes cheveux sont plus sel que poivre et, à force d’être assise, j’ai le cul rectangulaire.

Gros bisous à toi et à papy.

Ginie Van de Kamp

PS : heureusement qu’on a du beau temps. Ah non.

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Jour 8 de confinement, ressenti bout du rouleau. 

Ce matin, nous avons fait un cours de sport en ligne, le prof était un vrai sadique. Au bout de trois minutes, j’étais au bord de la crise cardiaque et, au bout de dix, j’ai été contrainte de déclarer forfait pour cause d’AVC de la cuisse droite. 

Mon fils, ce petit traître, faisait du zèle, il ajoutait des mouvements car c’était « trop fastoche ». Je l’ai puni. 

Ça m’a rappelé la fois où j’ai gravi la dune du Pyla avec lui. Je n’en étais pas encore au quart, mes jambes s’étaient évanouies, je rampais, et mon niveau d’essoufflement était tel que j’imitais l’otarie. Lui, il avait atteint le sommet, était descendu m’en informer, était remonté, et encore redescendu en courant. Je lui avais fait un croche-pied. Il faisait encore le malin, mais avec deux dents en moins.

Bref, après la séance de torture, je mourais de chaud. Je suis sortie dans le jardin, j’ai ôté mon bas de survêtement et j’ai fait quelques pas pour retrouver mon souffle. Je portais une culotte bleue, qui était jadis blanche, à taille haute car la cicatrice de ma césarienne est encore sensible, et à l’échancrure égale à zéro, c’est-à-dire que, si je porte un bermuda dessous, on ne le verra pas. C’est un string pour mormons, quoi. Ce détail doit te sembler inutile, pourtant il a toute son importance. En effet, au bout de dix bonnes minutes à arpenter la terrasse en geignant et en tirant sur l’élastique de la culotte sus-mentionnée pour faire circuler l’air, j’ai entendu un bruit derrière moi. Sur le toit de sa maison, un balai à la main et un sourire aux lèvres, le voisin me saluait. 

Avec un peu de chance, vu la longueur de mes poils, il a cru que je portais un pantalon. 

C’est bien, maintenant ma dignité aussi est en confinement. 

Gros bisous à toi et à papy. 

Ginie

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.

Confinement : jour 9.

Ressenti : c’est quand qu’on arrive ?

Aujourd’hui, j’ai dû aller récupérer une commande au drive. Ce qui signifie, en langue anxieuse, que j’ai fait Koh Lanta. 

Avant de partir, je me suis protégée au mieux, avec ce que j’avais sous la main. Quand la dame du drive m’a vue arriver avec mes gants de boxe et mon masque de Dark Vador, j’ai bien vu qu’elle se retenait de rire. 

Je suis sortie de la voiture pour ouvrir le coffre en lançant autour de moi des regards qui voulaient dire « si t’approches, c’est pas le virus qui va te tuer ». Le mec de la voiture d’à côté a toussé, je l’ai aspergé de gel hydroalcoolique. 

La dame est revenue avec mes courses, je ne l’avais pas vue, je m’en suis aperçue quand elle était à moins d’un mètre de moi. J’ai percuté un oiseau tellement j’ai sursauté, puis je me suis éloignée en roulades arrières. Quand elle me parlait, je retenais ma respiration, pour que le virus s’arrête à la frontière de mes narines comme le nuage de Tchernobyl.

De retour chez moi, j’ai retiré tous les emballages et tout nettoyé à l’eau et au savon.  Ça m’a pris deux heures, et je ne peux plus saquer les clémentines.

Pour finir, je suis allée me doucher. C’était chouette, c’est la première fois que je vois si peu de monde à L’éléphant bleu. 

Si je chope le coronavirus, c’est qu’il m’en voulait personnellement.

Bisous à toi et à papy.

Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.

Confinement : jour 10.

Ressenti : un jour sans fin.

Hier soir, une fois les enfants endormis, mon mari et moi sommes allés nous promener. 

Il faisait doux, le ciel était moucheté d’étoiles, seule une légère brise nous rappelait que nous étions au mois de mars. 

Nous marchions lentement, l’un contre l’autre, sans un mot. De temps en temps, un ululement fendait le silence. Au loin, l’habituel ronron des voitures s’était tu. Les volets des voisins étaient clos. 

J’ai ouvert les bras et respiré profondément, pour la première fois depuis 10 jours. Un frisson a dévalé ma colonne. Je me suis collée un peu plus contre lui, grisée par cet intense sentiment de liberté.

Alors que nous regagnions la maison, j’ai murmuré :

- C’était la plus belle balade de ma vie.

Mon cher époux a haussé les épaules : 

- Calme-toi, on a juste traversé le jardin pour sortir la poubelle.

Faut toujours qu’il gâche tout. 

Bisous à toi et à papy.

Ginie

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.

Confinement, jour 11.

Ressenti, jour 111111111111111111111111111111.

Je voue une admiration sans limite à toutes les maîtresses. 

La leçon du jour portait sur les problèmes, et elle portait bien son nom. 

J’étais pleine de bonne volonté, pourtant. J’avais démarré le cours avec la résolution de ne pas perdre patience et de déborder d’empathie pour mon cher enfant. 

Au bout de trois minutes, il m’a coupée pour me raconter l’évolution d’un Pokémon. 

Au bout de cinq minutes, il s’est affalé sur la table en geignant qu’il était épuisé. 

Au bout de sept minutes, il m’a demandé pourquoi il avait des lignes dans la main.

Au bout de huit minutes, il a voulu savoir comment on pouvait être sûr que le rouge était rouge.

Au bout de neuf minutes, il a affirmé qu’il n’y arriverait pas, que c’était trop dur.

Au bout de onze minutes, il m’a demandé pourquoi j’avais des traits sur le front.

Au bout de treize minutes, il a voulu aller faire pipi pour la troisième fois.

Au bout de quinze minutes, il a marmonné que la maîtresse était plus sympa.

Au bout de dix-sept minutes, il s’est mis à compter ses cheveux. 

Au bout de vingt minutes, je lui ai annoncé que, s’il ne se mettait immédiatement à travailler, il allait voir de près les traits sur mon front, et qu’il saurait avec certitude que le rouge qui coulerait de son nez serait bien du rouge. 

Je suis peut-être légèrement tendue. 

Si le confinement se poursuit, c’est moi qui vais trouver un vaccin. 

Gros bisous à toi et à papy.

Ginie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Confinement : jour 12.

Ressenti : les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.

Mon fils commence à être vraiment à l’étroit dans ses vêtements en 12 mois. J’ai un colis d’habits à sa taille dans le garage, reçu juste avant le confinement, mais le virus pouvant vivre 9 jours sur les surfaces, et ma peur beaucoup plus, tant pis, il portera des tee-shirts courts et des shorts jusqu’à la fin. 

J’ignore si c’est lié, mais le grand s’est mis au tricot. Il m’a annoncé, fier comme un pangolin, qu’il allait fabriquer des écharpes pour toute la famille, puis, avec ses doigts en guise d’aiguilles, il s’est attelé à la tâche. Elles sont magnifiques, d’un beau rouge flamboyant, il semblerait juste que mon fils ne soit pas au point au niveau des proportions. Il n’a pas le compas dans l’œil, mais dans les deux yeux. Je chipote, ce n’est qu’un détail : il me suffira d’en porter trois, une pour chacun de mes cous.

À part ça, mon cher mari a taillé la haie au sécateur. Quand il a eu fini, il s’est approché de moi et m’a demandé si je préférais qu’il commence par le buisson des aisselles ou la broussaille du maillot. 

Ça va être long.

Bisous à toi et papy.

Ginie

PS : ma frange devenait trop longue, alors je l’ai coupée. Maintenant j’ai une flûte de Pan sur le front.

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Confinement : jour 13.

Ressenti : quel jour est-on ?

Quand je vois ce qui se passe dehors, je me trouve parfois indécente d’écrire avec autant de légèreté. Je me suis posé la question d’arrêter, de revêtir le silence comme une marque de respect. Et puis, je lis les commentaires, je vois les rires, et je me dis que le rire n’est pas un manque de respect. C’est un bouclier, un partage, une parenthèse. Ça ne recolle pas le cœur brisé, ça ne dissout pas la peur, mais, l’espace d’un instant, ça ouvre une fenêtre dans nos bunkers, tant physiques que psychologiques. 

Alors, tant que l’envie de distraire sera plus forte que le reste, je vais continuer de t’écrire. 

Il aurait été dommage que tu manques les dernières nouvelles :

- J’ai les mains tellement sèches, à force de les laver, que je n’ai plus besoin d’éponge grattante pour la vaisselle  

- La chienne a vomi sur le tapis, puis elle s’est roulée dedans 

- Mon fils (le grand) a touché le ballon que le voisin lui a renvoyé, j’envisage de lui couper les mains

- J’ai le nez bouché depuis trois semaines, je pense que mes sinus se sont confinés 

- Le chêne se pare de feuilles, tant mieux, on n’a presque plus de PQ

- Ce matin, le petit a gazouillé à six heures. J’espère qu’il va rester à l’heure d’hiver.

- Mon mari a tenu à faire du pain, il était bon, pour un parpaing

Gros bisous à toi et à papy.

Ginie

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Confinement : jour 14.

Ressenti : trop.

Ce matin, je me suis levée toute guillerette, j’ai ôté mon pyjama de nuit pour enfiler mon pyjama de jour, j’ai avalé mon petit-déjeuner healthy (tranches de brioche tartinées de Basquella) et j’ai tenté d’ouvrir Instagram.

Pas de réseau.

J’ai fermé et rouvert l’application.

Pas de réseau. 

J’ai tenté d’ouvrir Netflix.

Pas de réseau.

Je me suis déconnectée du wifi.

Pas de réseau. 

J’ai insulté mon téléphone. 

Pas de réseau.

J’ai redémarré mon téléphone.

Pas de réseau.

J’ai redémarré la box.

Pas de réseau.

J’ai fait une offrande de jeunes câbles vierges au dieu du wifi.

Pas de réseau.

J’ai demandé à mon mari de faire quelque chose, putain de merde, tu vois bien qu’il se passe quelque chose de gravissime. Il a rigolé. 

Pas de réseau, et plus de mari.

Contrainte et forcée, je me suis dit que c’était l’occasion de délaisser, encore plus que d’habitude, mon téléphone. 

L’expérience n’était pas interessante. J’ai perdu douze fois au Mille Bornes, mon fils m’a traitée de mauvaise perdante juste parce que je l’ai privé de dessert jusqu’à sa majorité pour avoir eu l’outrecuidance de me lancer un feu rouge, je n’ai pas pu m’en plaindre auprès de mes proches, ni chercher sur Google si c’était normal que la gorge ne me picote que d’un côté. J’ai dû préparer le repas sans recette et faire mon yoga sans vidéo, j’ai donc des crampes au ventre et le dos bloqué. Netflix ne fonctionnant plus, on a autorisé notre fils à visionner notre unique DVD (Les dents de la mer), mais après il n’a pas voulu prendre son bain. Quant au petit, qui a l’habitude de s’endormir avec le bruit des vagues, il n’a pas fait sa sieste sous prétexte qu’on lui a diffusé un CD de Metallica. 

Je m’apprêtais à monter sur le toit pour faire parabole quand, alléluia, le réseau a ressuscité. 

Mais bon, ce n’est qu’un détail, je ne comprends pas tous ces gens qui sont accros.

Gros bisous à toi et à papy.

Ginie

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.

Confinement : jour 15.

Ressenti : jour [34*(68+12)-1]+tamère.

Il a neigé ce matin. Le truc improbable, sachant qu’hier je déambulais en culotte sur ma terrasse. Je le fais toujours, mais j’ai ajouté un bonnet et une écharpe. J’ai fait attention, le voisin ne m’a pas vue. En revanche, mon mari oui, et je ne sais pas si c’est lié, mais il a imprimé une demande de divorce.

Chaque jour, je me demande ce que je vais pouvoir te raconter, je crains que l’inspiration ne me fasse défaut, mais la vie se charge de m’envoyer des sujets. C’est uniquement pour me fournir de la matière, j’en suis sûre, que, ce matin, mon œil s’est mis à gonfler. Au début, c’était discret, j’ai pensé que c’était dû au pollen, mais quand j’ai commencé à ressembler à un poisson japonais, j’ai commencé à m’inquiéter. 

J’ai donc contacté mon docteur (Google), et je lui ai demandé : 

« causes œil gonflé » ;

« œil gonflé coronavirus » ;

« œdème de quincke que d’un côté » ;

« ma paupière se prend pour un testicule » ;

« les yeux peuvent-ils vraiment devenir plus gros que le ventre ? ».

Pour une fois, le résultat m’a rassurée, il semblerait que ce soit un chalazion. Ce serait le quatrième en quelques mois, va falloir que je leur explique qu’on n’est pas aux portes ouvertes de la paupière. 

Après les poux, la fièvre, et le cul rectangulaire, j’ai hâte de découvrir la prochaine surprise que me réserve le destin. Je m’attends à tout. Dents qui deviennent noires ? Nez qui tombe ? Descente d’organes ? 

Le suspense est à son comble. 

Heureusement, je peux compter sur mon cher enfant pour me consoler. Au lieu de se moquer (comme feu son père), il m’a dit que je ressemblais à une œuvre d’art. J’étais émue, mais, après vérification, il parlait d’un Picasso. 

Grosses bises à toi et à papy.

Ginie

PS : ce midi, on a mangé un cassoulet. Je déconseille, pendant le confinement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 

Confinement : jour 16.

Ressenti : 3044 après JC.

Ici, tout se passe à merveille. Je prends un plaisir infini à rester à la maison et à faire cours à mon adorable fils. Je crois même que JE SUIS faite pour ça. C’est si facile, AU BOUT DU compte, je veux faire ça toute ma vie, cela me procure une joie immense. Je ne comprends pas tous ces gens qui râlent, ce sont sans doute les mêmes qui se sont rués sur le dernier ROULEAU de papier toilette. 

La sérénité que je ressens en instruisant mon petit amour est incroyable. Je SORS littéralement de mon corps pour flotter dans le cosmos. Je crois avoir trouvé ce pourquoi je suis faite. Ce confinement aura fait naître une nouvelle MOI. 

J’ignorais que des cours DE grammaire pouvaient procurer autant de joie. On n’est pas loin de l’orgasme, LÀ.

J’espère te voir VITE. 

Grosses bises à toi et à papy. 

Ginie

PS : ne perds pas de temps lire toute ma carte, contente-toi des mots en majuscule. Il y a urgence.

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 17
Ressenti : ça use, ça use.
J’ai plein de choses à te raconter aujourd’hui. 
POISSON D’AVRIL !
Grosses bises à toi et à papy.
Ginie

HAHAHAHAHAHAHAHAHHAHAHAHAHAAHHAAHHAAHAHAHHA !!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. Tu ne pensais quand même pas que j’allais me contenter d’une mauvaise blague ?
Confinement : jour 17
Ressenti : ça use, ça use.
Ce matin, j’ai été réveillée par le froid. Impossible de me réchauffer, mon corps était couvert de frissons. J’ai lu récemment que c’était souvent l’un des premiers symptômes du virus, alors je soupçonne mon inconscient d’avoir voulu me faire un poisson d’avril. J’ai presque préféré celui de mon mari, qui m’a fait croire que sa mère venait s’installer chez nous. 
Je pense que notre couple prendra fin en même temps que le confinement. 
Heureusement, notre fils est plus inspiré que lui (surtout quand je lui souffle les idées). Alors qu’il était en appel visio avec maman, il lui a annoncé qu’il allait avoir une petite sœur. L’écran s’est figé sur les yeux écarquillés de ta fille, j’ai cru que le téléphone buggait, mais c’était elle. J’ai fait une capture d’écran de sa tête, je vais l’envoyer au Petit Robert pour illustrer le mot « effroi ».
Mais, définitivement, la palme du meilleur gag revient à Free, qui nous a (encore) lâchés, pile quand les deux enfants dormaient enfin et qu’on s’apprêtait à se lancer un petit film. Le mois prochain, je leur ferai un virement de zéro euros avec le libellé « poisson d’avril ! ».
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Dix-huitième jour de confinement, et tu me manques de plus en plus.

Hier soir, au téléphone, tu avais une petite voix. Tu ne te plains pas, tu te sais heureuse d’être avec papy et d’avoir un petit bout de jardin, mais elles te paraissent longues, ces journées sans personne pour gratter à la porte. 
Habituellement, il ne se passe pas un jour sans qu’un enfant, un petit-enfant ou un arrière-petit-enfant gratte au carreau de la porte blanche pour venir partager un moment avec vous. D’ ordinaire, il ne se passe pas une semaine sans que je vienne chercher ma dose de câlins et te fournir ta dose de sourires.
Je ne te l’ai pas dit, j’ai préféré te promettre qu’on se rattraperait, mais à moi aussi, elles me paraissent longues, ces journées sans tes bras. Oh, je mesure ma chance de pouvoir encore t’avoir auprès de moi, mais les heures perdues sont multipliées quand le temps est compté. 
Je compte les jours qui nous séparent de la liberté. La première chose que je ferai, quand on en aura le droit, c’est venir gratter au carreau de la porte blanche, et te serrer tellement longtemps que tu regretteras le confinement. 
Heureusement, les enfants sont là pour souffler sur les idées grises. Tout à l’heure, alors que je défiais mon cher enfant à Mario Kart, il a choisi le personnage de Bowser, arguant que c’était le plus fort. 
- Tu es sûr ? je lui ai demandé.
Il a hoché la tête.
- Oui ! Tu vois bien qu’il est énorme ! Encore plus énorme que toi. 
J’étais en train de ramasser mon égo quand il a ajouté : 
- En plus, il peut tout casser avec sa grosse queue.
Je te laisse deviner quel personnage mon cher mari a choisi.
Gros bisous à toi et papy. 
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 19.
Ressenti : qui êtes-vous ?
J’ai parfois l’impression que mon cerveau aussi est confiné. À force de converser essentiellement avec les trois mêmes personnes (dont une qui s’exprime uniquement avec la première lettre de l’alphabet et une autre qui place le mot « caca » parmi les plus beaux de la langue française), mes neurones fondent comme un œuf de Pâques planqué derrière le radiateur. Je cherche mes mots, je bafouille, les trucs, machins et autres bidules ont envahi mes phrases, et il m’arrive à l’occasion d’appeler ma chienne maman.
Si seulement c’était le seul dommage.
Hier soir, j’ai préparé des lasagnes. On mourait de faim, c’était long, mais la perspective de nous régaler diluait notre impatience. Lorsque la minuterie a sonné, j’ai bondi vers le four et l’ai ouvert, la salive aux lèvres. Sur la grille, le vide me contemplait. Pendant ce temps, le plat de lasagnes cuisait tranquillement dans le frigo, thermostat -8.
Il n’est pas exclu que le confinement s’appelle ainsi parce qu’il va tous nous rendre finement cons. 
Je te laisse, je dois sortir mon fils du lave-vaisselle.
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie 
PS : on les a mangées crues, bizarrement personne n’en a repris, sauf la chienne.

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 20.
Ressenti : zai zai zai zai.
Je me lève et je me recouche ;
C’est encore dimanche ;
Comme d’habitude ;
Sur moi je remonte le masque ;
J’ai peur du virus ;
Comme d’habitude ;
Ma main caresse le savon ; 
Tout est sous contrôle ;
Comme d’habitude ;
Mais merde, il n’y a plus de PQ ;
Comme d’habitude ;
Et puis, je m’habille très vite ;
Un vieux pyjama ; 
Comme d’habitude ;
Toute seule, je bois mon café,
Il reste dans le masque ; 
Comme d’habitude ;
Sans bruit, je quitte la maison ;
Et puis je rerentre ;
Comme d’habitude ; 
J’ai froid, je remets ma charlotte ;
Comme d’habitude. 
Comme d’habitude ;
Toute la journée ;
Je vais jouer à Candy Crush ;
Comme d’habitude, J’mangerai des pâtes ;
Oui, comme d’habitude, devant BFM ;
Comme d’habitude, enfin je vais vivre ;
Oui, comme d’habitude.
Et puis, les enfants se lèveront ;
Moi je me cacherai ;
Comme d’habitude ;
Eux, ils me trouveront ;
Assise sur la cuvette ;
Comme d’habitude ;
Toute seule, je ferai la leçon ;
À ces petits cons ;
Comme d’habitude ;
Mon lexomil, je le sucerai ;
Comme d’habitude ;
Mais comme d’habitude ;
Même la nuit ; 
Ma vraie nature reprendra ses droits ; 
Comme d’habitude, dans le miroir ; 
Oui comme d’habitude, je verrai Chewbacca ;
Comme d’habitude, et aussi Cruella ; 
Oui comme d’habitude ; 
Oh comme d’habitude, je compterai les jours ;
Oui comme d’habitude, avant la liberté ;
Oui comme d’habitude, je ne me laverai pas ;
Oh comme d’habitude, je sentirai le bouc ; 
Oui comme d’habitude, je boirai du gel hydroalcoolique ;
Oh comme d’habitude, pendant ce confinement ;
Comme d’habitude, je resterai saine d’esprit ;
Comme d’habituuuuuude. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

WE DE REPOS!!

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 6374.
Il n’y a plus de farine nulle part. Les gens affirment s’en servir pour les gâteaux, mais je crois qu’en vérité, on s’est tous mis à la sniffer.
On va devoir se mettre au plâtre. 
Ce matin, j’avais mal à la tête, alors j’ai pris ma température, et le thermomètre a indiqué ERROR. Il parle mal. Il commence à prendre la confiance. 
Chez nous, les vacances ne commencent que dans deux semaines, on continue donc l’école à la maison. En vocabulaire, la leçon portait sur les contraires. Afin de me prouver qu’il avait bien compris, mon cher enfant a déclaré que le contraire de rapide était lent, que le contraire de grande était petite, et que le contraire de belle était maman. Je l’ai puni. 
Le petit n’est pas en reste. Hier, il a dit « Dada ». J’en ai déduit qu’il avait voulu dire maman, son père en a déduit qu’il avait voulu dire papa, je lui ai demandé d’être plus explicite, il a répété « Dada ». Je l’ai puni. 
Dire qu’un jour, on repensera à ces moments avec nostalgie. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie 
PS : si tout se passe bien, à la fin du confinement j’aurai deux moustaches : une au-dessus de la bouche et l’autre au-dessus des yeux.
 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
1983ème jour de confinement.
Au début du cours, mon fils m’a demandé si on pouvait commencer par le cul. Je lui ai demandé de préciser sa pensée, il a répondu qu’il aimait bien le cul et qu’il aimerait en faire tout de suite. J’allais appeler la maîtresse pour savoir depuis quand Marc Dorcel était au programme quand j’ai compris qu’il parlait de la lettre Q, qu’il devait apprendre à tracer. 
*
Vivre en permanence avec d’autres humains requiert patience et souplesse, deux qualités dont je déborde. Mais il y a des limites à ne pas franchir. Hier soir, mon cher mari a osé me demander de lui passer le sel, sous prétexte qu’il était à ma portée. J’ai refusé, bien entendu, mais il a insisté, alors j’ai cédé. Je le lui ai passé droit dans la tronche. Eh bien figure-toi que Monsieur a trouvé le moyen de me traiter d’excessive. Je ne te dis pas où je lui ai mis la salière, mais il se peut que ça ait un rapport avec le cours de mon fils.
*
Ma voisine m’a trouvé des œufs, j’étais tellement contente que j’en ai fait une omelette avant même d’atteindre la porte. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 25.
Ressenti : c’est encore loin ?
Pour pallier le manque d’activité physique, nous avons téléchargé le jeu « Just Dance », qui consiste, comme son nom ne l’indique pas, à perdre souffle et dignité face à un écran. 
Encouragée par mon cher enfant, j’ai commencé par une danse classée parmi les plus faciles. 
Au premier couplet, j’ai entendu le rire de mon mari dans mon dos.
Au premier refrain, ma respiration imitait la cocote minute. 
Au deuxième couplet, j’ai perdu les eaux par les aisselles.
Au deuxième refrain, mes mollets ont continué sans moi. 
Au troisième couplet, j’ai vu la lumière. 
Au dernière refrain, mon mari pleurait de rire et mon fils m’a dit que j’avais l’air « électrifiée ».
Ils sont jaloux.
J’ai donc pris la décision, afin de ne pas les éblouir davantage, de cesser immédiatement toute forme d’activité physique. Tu noteras le sacrifice.
Grosses bises à toi et à papy.
Ginie, 220 volts

 

 

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 26.
Ressenti : tirelipimpon sur le chihuahua.
Avant, nos journées étaient rythmées par l’horloge. 
Maintenant, nos journées sont rythmées par l’estomac.
Je passe la moitié du temps à préparer à manger, et l’autre moitié à me demander ce que je vais préparer à manger. 
Le vocabulaire de mon fils ne se constitue plus que de six mots : « c’est l’heure de manger ? ». 
Les plus beaux jours de ma vie ne sont plus ceux de la naissance de mes enfants, mais ceux des courses. 
Je peux tout plaquer pour un paquet de farine. 
J’ai envisagé d’acheter des poules. 
Avant, je ne connaissais que quelques recettes. Maintenant, tout le monde m’appelle Marmiton. 
Alors que je n’aimais pas tellement cuisiner, je me suis surprise à aimer malaxer, émincer, rissoler. J’ai même caressé l’illusion de devenir cordon bleu. Je me voyais déjà participer à la prochaine saison de Top Chef, remporter toutes les épreuves sous les applaudissements des chefs, Philippe Etchebest aurait abandonné sa carrière en comprenant qu’il n’était pas à la hauteur, les gens auraient fait la queue pour déguster mon omelette Grimaldienne. 
Heureusement que mes proches sont là pour me remettre les pieds sur Terre. 
Hier soir, quand j’ai servi mon omelette Grimaldienne, mon cher enfant a décrété que celle de la cantine était bien meilleure. 
Mon cher mari a ri, je lui ai donc demandé ce qu’il en pensait. Il a répondu qu’elle allait être parfaite pour colmater les trous dans le mur. 
Ce soir, on mange des cailloux. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie 
PS : la photo n’a rien à voir, mais mon fils vient de m’apporter sa dernière œuvre d’art, et je ne pouvais pas ne pas te la montrer. C’est un éléphant qui sourit, à ce qu’il dit. Il faut que je vérifie sur la tablette, s’il n’a pas troqué Masha et Michka contre Jacquie et Michel.
 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 27.
Ressenti : cumulonimbus.
Depuis toujours, tous les samedis précédant Pâques, tu appelles tous tes enfants, tes petits-enfants et tes arrière-petits-enfants pour les prévenir : les campanari sont prêts. On vient alors chercher ces gâteaux traditionnels italiens aux formes variées, garnis d’un œuf dur en leur centre. Depuis quelques années, tes mains sont douloureuses et ta fatigue tenace, mais tu n’y déroges pas. L’année dernière, tu étais fière d’en avoir préparé 34. Cette année, tu te réjouissais d’en ajouter un, pour le nouveau venu. 
Mais nous ne recevrons pas ton appel.
Ce matin, au téléphone, tu m’as avoué que, puisque tu ne pouvais nous en préparer, tu n’en ferais pas non plus pour papy et toi. « On se rattrapera l’année prochaine », tu as ajouté. 
On n’attendra pas l’année prochaine. Je n’avais pas assez de farine pour en faire 35, je ne suis pas assez douée pour sculpter des cloches, des poissons ou des paniers (je te rappelle que j’ai mis au monde un enfant qui modèle des éléphants étranges), mais j’ai préparé sept campanari en forme de cœur. En allant récupérer mes courses, j’en ai déposé deux devant ton portail, puis j’ai sonné et je suis allée sur le trottoir d’en face, pour capturer ton sourire.
Il paraît qu’ils portent bonheur. Espérons que ce soit vrai, et que, pendant encore des années, on entende ta petite voix dans le téléphone le samedi précédant Pâques. 
Grosses bises à toi et à papy.
Ginie-la-cloche

 

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Trentième jour de confinement. 
Ce qui devait arriver arriva : j’ai coupé les cheveux de mon fils. 
Ça faisait un moment qu’il se plaignait de voir la vie avec des rayures, ce petit n’est pas bien résistant. Pendant des années, beaucoup de gens ont vu des films en rayé tous les premiers samedis du mois et ils ne trouvaient rien à redire.
Mais une autre raison m’a poussée à sortir mes ciseaux à bout rond : les poux. Ils sont increvables. J’ai essayé la lotion, l’huile, les huiles essentielles, j’ai tellement passé le peigne fin que ses cheveux sont devenus raides, mais les mecs sont toujours là, tranquilles, à se balader comme s’ils étaient chez leur mère. 
Il fallait raccourcir. 
Ça n’a pas pris longtemps, j’ai essayé de reproduire ce que j’avais vu mille fois chez la coiffeuse. Ce n’était franchement pas compliqué, pincer la mèche, couper, d’une facilité déconcertante, pincer la mèche, couper, ça ne valait pas le coup de dépenser autant, pincer la mèche, couper, je pouvais m’en charger à vie, pincer la mèche, couper. 
Les certitudes ont explosé quand mon fils s’est tourné face à moi. Je ne savais pas qu’il était possible d’avoir la coupe mulet plusieurs fois sur la même tête. 
Je ne deviendrai donc pas coiffeuse à la sortie du confinement. C’est dommage, j’avais trouvé le nom parfait pour mon salon : NIQUETAM’HAIR.
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement, jour 31.
Cède contre bons soins enfant vif et spirituel de bientôt huit ans. Peu servi, très bon état général. 
Il s’agit d’un bien original et atypique, surtout au niveau de la coiffure.
Je m’en sépare car il vient de se prendre de passion pour la batterie de son père.
Gros bisous à toi et à papy. 
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement, jour 32. 
Je me suis mis en tête de fabriquer des masques. Ils ne me seront pas d’une grande utilité, je ne suis sortie que deux fois depuis le début de mon confinement (qui, je te le rappelle, a commencé environ six mois avant le confinement des autres) (#TeamHypocondriaque), je reste à l’extérieur et j’ai mes propres gestes barrière (si tu t’approches à moins de dix mètres, je t’asperge de gel hydroalcoolique). Mais ces masques pourraient être utiles à mes proches, moins névrosés que moi. 
Le problème, c’est que je ne sais pas coudre. Enfin, je sais coudre, mais pas selon les critères de la couture. Quand je recouds un bouton, je mets tellement de fil qu’on ne voit plus ce qu’il tient. Une fois, j’ai reprisé une poche de jean trouée. Le trou a disparu, mais la poche aussi. Et je ne te parle pas des ourlets, depuis que je m’en occupe, mon mari est persuadé d’avoir une jambe plus courte que l’autre. J’espère ne jamais avoir à réaliser une césarienne. 
J’ai donc cherché des tutoriels pour fabriquer des masques. Je suis tombée sur un type qui agrafait ensemble deux feuilles de sopalin et une feuille de cellophane, il avait l’air très sérieux, et quand quelqu’un lui a dit qu’il risquait de mourir étouffé, il a répondu que c’était mieux que choper le virus. Moi, à choisir, je préfère ni l’un ni l’autre, alors j’ai cherché autre chose. 
J’ai trouvé plusieurs articles qui expliquaient comment faire un masque avec un soutien-gorge. Ça m’a semblé pas mal, le problème c’est qu’avec la taille de mes bonnets, je couvre à peine une narine. 
Je ne te parlerai pas des masques à base de serviettes hygiéniques, on va finir avec des tampons dans les narines et une cup dans la bouche. 
J’ai finalement trouvé une vidéo qui expliquait la fabrication de masques selon les recommandations de l’AFNOR, et je t’informe donc que, très bientôt, tu trouveras devant ta porte un morceau de tissu informe, couvert de coutures pas très nettes et affublé de deux élastiques de culotte. Ce ne sera pas le facteur qui s’est effeuillé sur ton paillasson, juste un masque. 
Bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 33
Ressenti : BDR
Tout à l’heure, cédant à une demande répétée de mon cher enfant, j’ai fait du trampoline. 
J’ignore qui a inventé cet engin de torture, mais une chose est sûre, il n’avait pas de périnée. Cela nous fait un point commun, j’ai distinctement entendu le mien me dire adieu au troisième rebond. 
J’ai essayé de garder une contenance, mais elle aussi a plié bagage quand mon fils a crié « ATTENTION MAMAN, LE TRAMPOLINE SE DÉCROCHE ». 
Il en rit encore. Il affirme que mon regard a crié à l’aide et que ma bouche a crié maman. 
J’ai prétexté cette blague pour quitter la zone de danger, mais la vérité, c’est que je n’ai fait qu’obéir à mes muscles qui, pour une fois, étaient tous du même avis : je ne suis pas équipée de l’option sport. 
Mon enfant, en revanche, enchaîne les sauts et les figures, il pourrait y passer sa vie. Franchement, je ne vois pas pourquoi je me suis emmerdée à mettre au monde un bébé de trois kilos alors que j’aurais pu accoucher d’une balle rebondissante. 
Je te laisse, j’ai la tête qui tourne. Ta petite-fille ici présente possède deux nouveaux talents : sauter sans que ses pieds décollent, et choper le mal de mer sur un trampoline.
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 36
Je suis désolée de ne pas t’avoir donné de nouvelles récemment, mais je me suis rasé les jambes et ça m’a pris deux jours. Je me suis pesée avant et après, j’ai perdu dix kilos. Dommage que les masques tricotés ne soient pas efficaces, je serais riche.
Les vacances ont commencé vendredi soir, et les cours me manquent. Je crois que je préfère être prof qu’animatrice de centre de loisirs. Après l’atelier aquarelle, l’atelier pompons, l’atelier Lego, l’atelier couture et l’atelier danse je suis à deux doigts de lancer l’atelier magie avec le tour disparition de maman. 
À part ça, une nouvelle dent est en train de percer la gencive du petit, et il a l’air d’apprécier moyen, surtout la nuit.  Le point positif, c’est que je n’entends presque plus les ronflements de son père (qui, lui, prétend entendre les miens, mais il se trompe, évidemment, il a juste des acouphènes).
Au fait, j’ai cousu mon premier masque, et je ne suis pas peu fière. Hier je n’avais jamais allumé une machine à coudre, aujourd’hui je me prends pour Dolce et Gabana, j’ai annoncé à tous mes proches que désormais j’allais les habiller de la tête aux pieds. Et puis, la machine est tombée en panne, j’ai tout démonté, j’ai cherché des explications sur Google, mais rien ne fonctionnait, j’y ai passé des heures, jusqu’à ce que mon cher mari affirme que ça marcherait mieux si je branchais la prise. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie


Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 37.
Ressenti : tunnel sous la manche.
La journée a mal commencé. Il pleut sans discontinuer depuis hier, on dirait que le ciel a perdu les eaux, je me suis coupé le doigt avec la notice du Cluedo (bien plus dangereuse que le chandelier), et je me suis assise sur mes lunettes. Elles sont tellement tordues que je dois choisir quel œil reste dans le flou.
Heureusement, une bonne nouvelle est venue m’empêcher de m’enfermer dans le congélateur jusqu’à la fin du confinement. 
Le 17 juin, en plus de mon anniversaire, on pourra fêter ensemble la sortie de mon nouveau roman, et du précédent en poche. 
Je te laisse, je dois aller faire semblant de perdre à la bataille navale.
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

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