SUITE "journal de Virginie Grimaldi "

CONFINEMENT GAZETTE 4

 

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour je sais plus.
J’ai arrêté de compter. Certains font des décomptes jusqu’au 11 mai, mais tu me connais. Je n’aime pas trop les vagues, et la perspective de s’en prendre une deuxième alors qu’on n’a pas repris notre souffle me laisse penser que je vais attendre le retour du drapeau vert. 
Hier, pour la première fois, mon fils a rampé et s’est mis à quatre pattes. Quand on se déconfinera, il pourra passer le permis.
Malgré quelques intempéries, le moral est ensoleillé. Mon cher enfant (le grand) passe du temps dans sa cabane, érigée entre le canapé et l’escalier. Il affirme que, quand il sera grand, il vivra dans une maison près de la nôtre. Je sais bien que c’est faux, mais je savoure ces promesses d’enfance auxquelles je repenserai un jour le cœur serré. 
Heureusement, il s’arrange toujours pour contrebalancer. Alors que l’on s’apprêtait à regarder Fantasia, je lui ai appris que le film était sorti en 1940, soit cinq ans après ta naissance. Il a plissé les yeux, réfléchi un instant, puis il m’a demandé quel âge j’avais, à l’époque. Son père a beaucoup ri, il se prend pour un adolescent sous prétexte qu’il a un an de moins que moi. Le soir, venu, quand il a fait une tentative de rapprochement, j’ai décliné : « tu comprends mon chéri, il faut que je m’économise, avec mon ostéoporose ». 
Depuis, il ne cesse de vanter mon teint de jeune fille, mais je ne suis pas dupe. Le confinement n’est pas l’ami de ma peau, je suis devenue un arbre, tu peux compter le nombre de jours sur mon visage. De loin j’ai une peau de pêche, de près j’ai une peau de testicule.
Gros bisous à toi et à papy. 
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 40.
Ce matin, je me suis dit que ça avait assez duré. J’avais besoin d’aller nager dans l’océan, de sentir l’eau sur ma peau, et rien n’aurait pu m’en empêcher. J’ai donc préparé un sac à la hâte et, avant de changer d’avis, je suis allée à la plage. 
Il n’y avait personne. Le soleil se cachait, l’air était un peu frais, mais ce n’était pas ça qui allait m’arrêter. J’ai ôté tous mes vêtements, je les ai jetés par terre et j’ai couru vers l’eau. 
Elle était froide, mais j’étais tellement heureuse de la retrouver que je ne lui en ai pas tenu rigueur.
Je l’ai laissée caresser ma peau, envelopper mes sens, dissoudre mon stress, j’ai plongé tout au fond, flotté à la surface, j’étais bien. 
J’ignore combien de temps je suis restée comme ça, portée par l’eau. J’étais en train de nager le crawl quand quelque chose m’est tombé sur la tête dans un fracas assourdissant. 
Immédiatement, comme sortis de nulle part, des gens sont arrivés. J’ai reconnu mon mari et mon fils. Ils étaient hilares. 
Vexée, je me suis extirpée du rideau de douche qui avait failli m’assommer, et je suis sortie de la baignoire en me promettant de nager plutôt la brasse, la prochaine fois. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie


Chère nonna, ici ton arrière-petit-fils. 
Maman est sous la douche, j’ai pris son téléphone pour lancer un SOS. J’en peux plus, elle sait plus quoi inventer pour m’occuper, elle n’a pas compris que je voulais juste regarder des dessins animés et jouer à la console.
Aujourd’hui, elle a voulu qu’on fasse un herbier. On est donc allés couper des fleurs dans le jardin, et à chaque fois, il fallait qu’on cherche dans un livre à quelle espèce elles appartenaient. C’était d’un pénible... Heureusement, à un moment il y a eu un peu d’animation : en attrapant un bouton d’or, maman s’est retrouvée avec une araignée sur la main. Elle s’est mise à hurler en gesticulant, je pense que tous les voisins ont bien entendu qu’elle appartenait à l’espèce des connasses.
Pour se remettre de ses émotions, elle a imposé une séance de yoga à toute la famille. Papa a essayé de se défiler en prétextant un appel urgent, mais elle a réussi à le persuader en lui parlant de dormir sur une béquille ou un truc comme ça, j’ai pas tout compris, papa ne ressemble pourtant pas à un vélo. 
On a poussé la table basse et le tapis, on s’est changés et on a lancé la vidéo. Au bout de trois minutes, la dame nous a dit de toucher nos pieds, trop fastoche, sauf que maman n’a jamais réussi à se relever. C’est pratique, tu me diras, maintenant on peut la ranger dans le placard à côté de la planche à repasser. 
Ça ne l’a pas empêchée de se lancer dans la préparation de cookies. Comme à chaque fois, en les sortant du four, elle s’est étonnée qu’il y en ait si peu. Si elle était meilleure en maths, elle comprendrait peut-être qu’il y en aurait plus si elle ne mangeait pas la pâte au fur et à mesure. 
La bonne nouvelle, c’est qu’elle a arrêté de confectionner des masques. Sérieux, après en avoir réussi un, elle s’est prise pour Jeanne Paulette Gauthier, elle en a fait pour toute la famille, les voisins, etc. C’est gentil, je dis pas, mais ç’aurait aussi été gentil de nous laisser des draps.
Je te laisse, la voilà qui revient. OH MON DIEU elle porte une perruque blonde et un legging doré.
Nonna, je t’en supplie, au nom du père, du fils et du Saint Morêt, délivre-nous de maman. 
Ton pauvre arrière-petit-fils.

 


Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 42.
Ça pourrait bien se passer. Je veux dire, on est chez nous, ensemble, en faisant un effort d’imagination, on pourrait se croire dans un long dimanche et attendre le lundi en serrant les dents. 
Mais non. Mon confinement est un 1er avril permanent. Le jour de ma naissance, ce n’est pas une fée qui s’est penchée sur mon berceau, c’est Marcel Béliveau. 
Hier soir, alors que je dégustais un des cookies que j’avais préparés l’après-midi avec amour et cholestérol, j’ai senti un truc bizarre au niveau d’une dent. J’ai passé ma langue dessus, mais elle était occupée avec le chocolat, il ne faut rien lui demander dans ces cas-là. Le bout du doigt m’a confirmé que ça n’allait pas fort chez une molaire. J’ai donc entrepris de la prendre en photo, afin de mesurer l’étendue des dégâts. 
Seuls ceux qui ont déjà tenté d’immortaliser leurs dents du fond savent à quel point c’est périlleux. Mon téléphone étant plus large que ma bouche, j’ai failli lancer une nouvelle tribu. Après le plateau dans la lèvre, le smartphone dans la bouche. 
Tout ça pour m’apercevoir que le bridge qui remplaçait ma dent était parti voir ailleurs s’il y était, laissant à la place un magnifique morceau de métal. 
Après les poux, le chalazion, le lumbago, et tout le reste, je me demande quelle sera la prochaine surprise de ce confinement. Des verrues ? Des hémorroïdes ? Une descente d’organes ? J’ai hâte de le savoir.
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie



Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 45.
Habituellement, pendant les vacances d’avril, on monte dans la voiture et on part faire de longues balades en bord de plage. Cette année, on monte dans des claquettes et on part faire de longues balades autour de la maison. Ce n’est pas si différent, après tout. Quand la chienne se joint à nous, on a même l’odeur de la marée.
Les enfants sont toujours aussi adorables. Le petit se prend pour Tarzan, et mes cheveux sont ses lianes, et le grand m’a annoncé de but en blanc que j’étais presque la meilleure maman de la terre, et que ce presque pouvait disparaître si je lui autorisais un temps plus long sur la tablette. 
Mon cher mari n’est pas en reste. Hier soir, alors que je préparais le dîner, je lui ai demandé s’il pouvait me mettre la télé. Il a répondu que, à son avis, elle ne rentrerait pas. 
Je suis donc bien entourée, comme tu peux le constater. Même mon miroir m’en veut : je me suis rendue compte d’un drôle de phénomène. 
Mes racines sont désormais blanches, ce qui ne me pose pas vraiment problème, je réfléchis même à la possibilité de ne plus y toucher. Mais, juste en dessous, sur plusieurs centimètres, la coloration a dégorgé jusqu’à atteindre une espèce de marron clair orangé, appelée par les professionnels capillaires la nuance l’Oréal cacamou. Le reste des longueurs étant brun, je suis donc pourvue d’une magnifique chevelure tricolore, qui n’est pas sans me rappeler mon cher Fifi, le cochon d’Inde de mon adolescence. 
J’imagine que tu n’as pas oublié Fifi, qui vivait en liberté dans l’appartement et avait pris ton gros orteil pour une carotte, mais, dans le doute, j’ai retrouvé une photo, ce qui m’a fourni une bonne nouvelle : j’ai laissé mon vernis à ongles bleu dans les années 90.
Gros bisous à toi et à papy.
Fifi, pardon, Ginie.


Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 47.
Ça commence à devenir long. La vitalité a cédé la place à une espèce de lasse résignation. Les premières semaines, grisée par tout ce temps après lequel je n’avais plus à courir, je n’arrêtais pas. Désormais, j’ai l’énergie d’une algue dans un aquarium. Et je ne suis pas loin d’en avoir la consistance. 
La météo n’y est sans doute pas pour rien, le ciel ne cesse de pleurer, on dirait moi enceinte devant une pub pour du jambon. 
Malheureusement, mes chers enfants ne semblent pas souffrir du même manque d’entrain. Le petit rampe désormais comme un G.I. et visite chaque recoin de la maison, faisant tomber au passage tout ce qui est à sa portée. Hier, il a découvert la terre dans le pot du yucca. Aujourd’hui, les croquettes dans la gamelle de la chienne. 
Le grand, quant à lui, aimerait que ses journées soient un enchaînement de jeux de société, et il semblerait que je sois sa partenaire favorite, peut-être parce que son père disparaît systématiquement aux toilettes quand il dégaine la boîte de Monopoly. Ah ça, son transit ne passe par la case départ. 
Heureusement qu’ils sont là pour m’obliger à bouger, cela dit, parce que le canapé a pris la forme de mes fesses, et vice-versa. 
Et puis, leur reconnaissance fait tellement chaud au cœur. Hier soir, alors que je couchais le grand, je lui ai demandé ce qu’il aimait le plus, dans ce confinement. Je m’attendais évidemment à « être avec toi toute la journée », « tes gâteaux », ou autre déclaration,  mais il préfère manifestement sa console de jeux. Cet enfant ne mérite pas mon épisiotomie.
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : jour 49.
Hier, ma voisine m’a envoyé un message pour me demander si je pouvais la rejoindre à la barrière. Elle n’en disait pas plus.
Avant, on se saluait de loin en relevant le courrier, on échangeait à l’occasion, je ne connaissais pas son nom. 
Et puis, on a dû rester chez nous. 
Rapidement, mon fils s’est mis à discuter avec sa fille. Pour m’assurer qu’il respectait les distances de sécurité imposées par mon anxiété, j’ai tracé une ligne dans le gravier. Trois mètres, c’était bien. 
On a retiré les lames qui rendaient la barrière opaque. 
Les phrases sont devenues plus longues. 
J’ai installé des sièges, à trois mètres de la barrière. Elle a posé une chaise de son côté. 
Les confessions sont devenues plus intimes. 
Sans s’en rendre compte, en fin d’après-midi, on s’est attachées à ce rendez-vous qui n’en est pas un. 
On parle du virus, des enfants, de nous, du voisin qui tousse dans le sens du vent, on rit souvent, on râle un peu, on pleure parfois. 
Quand j’ai reçu son message, j’ai enfilé mes chaussures et je l’ai rejointe à la barrière. Elle m’attendait, un brin de muguet à la main. 
« Ne t’inquiète pas, elle m’a dit, j’ai désinfecté l’emballage ».
Le soir, en cherchant le sommeil, je me suis dit que c’était drôle, quand même, qu’un confinement fasse tomber des barrières. Il aura fallu ça pour que je sache que, à quelques mètres de moi, vit Sophie, capable d’offrir du muguet désinfecté à sa voisine hypocondriaque. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie


Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 51.
Dans une semaine, j’arrêterai de t’écrire. J’enfilerai un masque, je sauterai dans ma voiture et je pousserai ton portail blanc. On restera à distance, on s’enlacera avec les yeux, et on se posera dans ton jardin, ensemble enfin, pour discuter de ce drôle d’hier et de cet impalpable demain où on pourra se serrer fort. 
En attendant, voici les nouvelles du jour. 
Les vacances sont finies, les cours ont repris, mais pas la motivation. Mon cher enfant passe plus de temps à compter ses cheveux qu’à faire ses exercices. Quand je lui ai demandé s’il faisait pareil avec la maîtresse, il a répliqué que non, mais que elle, au moins, ne ronflait pas pendant la classe. 
Le petit prononce ses premières syllabes. Évidemment, tu me connais, je ne lui mets absolument pas la pression pour qu’il enchaîne un « ma » et un « man ». À un moment, fortuitement, il l’a fait. Je me suis ruée sur le téléphone, j’ai lancé l’enregistrement vidéo et j’ai attendu qu’il réitère l’exploit. Il a fallu moins d’une minute pour qu’il articule fièrement « papa ». J’ai supprimé la vidéo.
Ce confinement fait naître de nouvelles compétences. Depuis que j’ai découvert que je pouvais coudre des masques qui ressemblaient vraiment à des masques, une idée a germé dans ma tête : et si j’étais capable de coudre autre chose ? Ni une ni deux, j’ai commandé tout le nécessaire pour faire une jupe et des lingettes lavables. Et puis, de fil en aiguille (jeu de mot de couturière), mon panier s’est rempli de choses dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, mais qui tout à coup me devenaient indispensables, comme un kit pour apprendre la broderie.
J’ai dû mener une lutte acharnée pour résister à l’appel du crochet.
Je te laisse, Charles étant encore en train de couper du bois, je dois aller tricoter une ceinture de chasteté pour Laura. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie Ingalls 
PS : parmi mes nouvelles occupations de jeune, je m’adonne aux mots fléchés. Tu savais, toi, qu’ils avaient interdit la bite à Pekin ?


Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi.
Confinement : jour 53.
Je lisais hier que 6% des couples prévoyaient de prendre un peu de distance à la fin du confinement. À l’inverse, plus de 20% voient leur relation renforcée par la situation. Si l’institut de sondage m’avait interrogée, j’aurais été bien emmerdée pour choisir. 
À 15h00, je l’observe avec les yeux en cœur, mesurant ma chance de vivre le confinement avec cet homme doux, patient, drôle, généreux, je lui déclare mon amour, à la vie à la mort, si tu sautes je saute, je suis prête à me tatouer son visage sur le biceps et à lui donner un rein. 
À 15h07, je cherche sur Google « divorcer en ligne TOUT DE SUITE».
Il exagère, aussi. Il respire pendant que j’essaie de me concentrer sur Candy Crush.
Ce n’est pas sa faute, c’est juste la nature. On n’est pas faits pour se supporter H24, on n’est pas des koalas. Ce serait pareil avec Brad Pitt : essaie de m’obliger à rester dans la même maison que lui, au bout de 10 jours je le renvoie aux States en vol direct comme un javelot. 
Même mes enfants, que j’aime pourtant au point de les avoir laissés transformer mes seins en figues séchées, me donnent régulièrement envie de remplir une attestation de sortie pour m’enfuir dans un rayon d’un kilomètre. 
J’ai lu que, pour préserver la bonne unité familiale, il fallait s’octroyer des moments de solitude. Je ne sais pas comment ça se passe chez les autres, mais même aux toilettes je ne suis pas seule. Mes enfants semblent penser que, si je suis sur le trône, je dois forcément être entourée de ma cour. 
Vivement que ce soit fini, que je me mette à regretter ces bons moments. 
Gros bisous à toi et à papy.
Ginie

Chère mamie, j’espère que tu vas bien et que papy aussi. 
Confinement : dernier jour.
Je l’ai attendu, espéré, fantasmé, pourtant, à l’approche du déconfinement, je me sens plus angoissée qu’euphorique. 
Il y a quelques mois, si quelqu’un nous avait dit qu’un virus envahirait la planète et qu’on devrait rester enfermés chez nous pour l’empêcher de circuler, on aurait répondu « ok Bruce Willis, appelle drogue info service ». 
Et puis, c’est arrivé. Il y a eu un moment de sidération, plus ou moins long, mais on s’est habitués. C’est devenu normal. Je crois que c’est ce qui m’a le plus marquée, dans cette histoire : on s’habitue à tout, même à l’inconcevable.
La vie avec les autres me semble appartenir à un lointain passé, au point que, quand je vois des gens se serrer dans les bras dans un film, je suis à ça de les asperger de gel hydroalcoolique.
Après deux mois à me sevrer d’avant, l’idée d’y retourner me donne des palpitations. Je vois l’extérieur comme un danger et les autres comme des menaces. La normalité est devenue anormale. 
On est à la veille d’un rendez-vous avec un inconnu. On a hâte, mais un peu peur. On va y aller la boule au ventre, on va être sur nos gardes, mal à l’aise, et puis, petit à petit, on va se détendre. On va apprécier. Et, un jour, on se demandera comment on a fait pour vivre sans lui. 
Gros bisous à toi et à papy. 
Ginie


.......suite des aventures sur gazette 5 !!! Le dé-confinement !!!!